BLACKO

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BLACKO

Quand Karl Appela reçoit, c’est dans son quartier, au coeur de son Val d’Oise natal, où inévitablement les plus jeunes viennent sonder ses huit années de silence radio.

Si l’enfant de Montfermeil fait ses gammes dans l’univers du rap dès l’âge de 15 ans (Killer de Micro, Comité de Deuil), c’est en 1997 avec le collectif Sniper, que Blacko signe ses premiers faits d’arme artistiques aux côtés de Tunisiano et Aketo.  Avec Du rire aux larmes (2001), premier album du groupe, il co-signe l’acte de naissance d’un nouveau rap hexagonal conscient et engagé, qui s’épanouit bien loin du gangsta rap, des canines en or massif et de l’obsession juvénile du billet vert. La « petite bande de jeunes qui avait juste envie de faire du son sans jamais prétendre à la gloire »  braque alors les ondes d’une rime d’élite et prend en otage la tête des charts au gré des sorties de singles. Le groupe n’hésite pas non plus à interpeller le pouvoir d’une salve sur « La France »et à se faire porte-voix des sans voix. Ce qui n ‘échappera pas à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, qui intentera  procès, très vite déboutés, et boycotts du groupe sur scène.

Bientôt, dans toutes les chambres de gosses résonnent en boucle les beats guerriers de Gravé dans la roche (2003) et Trait pour trait (2006).Blacko convertit refrains en classiques d’ « un rap qu’on a pas honte d’écouter devant sa mère » sur lesquels cavalent une plume éclairée  et un flowroots trempés à  l’encre d’une esthétique reggae et rap.

Avec pour fidèle arme de poing: « la seule ambition d’être [lui]-même, intègre et cohérent », l’artiste s’affaire à « exposer [ses] aspérités d’homme imparfait, [son] propre véçu comme un message aux plus jeunes ».  Tour à tour, il retranscrit en musique sa quête identitaire, fouille les origines de son métissage métro-réunionnais et décrit le retour d’un père absent retrouvé sur le tard (Sans (re)pères).

Ces questionnements existentiels sont l’essence-même de son art. Pour preuve, en 2003, deux accidents de scooter, à quelques jours d’intervalle, l’escortent aux prémices d’un cheminement spirituel et  d’une muance artistique.

2007, Année solaire

Un an après la sortie de Trait pour Trait, troisième album du groupe,  le divorce est entamé entre Blacko et Sniper. L’artiste ne s’épanche que peu sur les raisons de ce clivage et explique ce point de rupture par un simple besoin d’ancrage au fondement du reggae originel, celui de ses pairs Marley, Capleton et Sizzla. Le début de son oeuvre en solo s’amorce avec Enfant du Soleil (2007), 17 perles aux couleurs résolument organiques, irisées du son raggamuffin, rock steady et reggae dub. « Quand j’ai fini cet album,  mon label de l’époque m’a dit : qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ça ? Tu ne seras jamais diffusé en radio. A la limite, ton duo avec Soprano… » confie l’artiste.  Si pour la maison de disque, sa collaboration avec son frère de prose marseillais sur Ferme les yeux et  imagine toi relève de l’évidence du titre étendard de l’album,  Blacko répond à cela « ça tombe bien, j’enlève justement ce morceau de l’album! « . Le titre sera finalement présent sur Puisqu’il faut vivre du Psy4 de la Rime, sorti la même année. Blacko, lui, tend le majeur à son ancien producteur en offrant son album gratuitement à la toile, au prix d’une plainte déposée à son encontre.

Si l’époque chérie du rap semble révolue, c’est en marge des charts et affranchi des contingences de l’industrie du disque que Blacko, aka Afrikaf, s’impose garant du reggae francophone. Proche des philosophies rastafari et animiste, l’artiste puise son énergie vitale entre la Réunion et la scène où il s’épanouit  sur près de cent dates dans la moiteur des sound system enfiévrés.

Enfant du soleil est chaudement accueilli par un public d’initiés, où il rayonne du Gabon à la Nouvelle-Calédonie. Et, bien que les aficionados de Sniper perçoivent le chanteur comme un doux-dingue « un peu trop perché »,  Afrikaf , lui « ne s’est jamais senti aussi cohérent musicalement qu’avec cet album ». En filigrane de cette oeuvre rédemptrice, le toaster se révèle père (Jahya) et fils de deux cultures (Déraciné), animé par l’esprit saint d’une foi universelle ( Armageddon Time, Jah Love, Repentance, Merci…)

Retour en grâce et par la grâce

Huit ans après son premier coup de maître solo, Blacko sort le 6 novembre prochain Dualité, un projet écrit à hauteur du regard, empreint d’humanité et d’introspection.

La trentaine apaisée, l’artiste signe 15 pistes au ras de la vie, où il arpente, sur le fil, la versatilité de son existence d’homme : dans la noirceur repentie comme dans les vifs instants de clarté  (Equilibre). Car c’est la rage tranquille que l’artiste expie, en une litanie urbaine, sa vérité nue (Que Dieu me pardonne). Assurément la marque des grands.

Si son duo phare avec The King’s Son, I’m not rich touche au coeur d’une richesse intérieure plutôt que matérielle, Blacko réaffirme son ambition singulière d’ « apporter la dimension spirituelle du reggae au rap » confie-t’il. « J’essaie de parler comme je parle dehors. J’essaie de faire en sorte que cela soit simple. Pas besoin d’enjoliver, pas besoin d’ego trip. Ce n’est pas un album pour s’installer dans le game ou pour prouver qu’on est encore là mais simplement le besoin et l’envie d’éduquer au travers de mes propres leçons de vie« , ajoute l’artiste.

Sur des sonorités urbaines et une écriture dépouillées, la voix brute de Blacko évolue tour à tour  dans l’épure de beats minimalistes (Le temps est compté), un fast time haletant en featuring avec Joey Star (Dépasse tes limites), elle rend avant tout et surtout hommage aux êtres chers, sur la terre comme au ciel ( Ma reine).

Sans cesse, le chanteur distille l’essence d’un métissage à la fois culturel (empreinte visible de cette dualité) et  musical , façonnant une oeuvre-miroir et humaniste qui fait converger toutes les croyances.Le message de l’homme est sage et limpide : même si  le temps lui est compté,  Blacko s’inscrit assurément dans la durée. Avec Dualité  le chanteur nous rappelle que la seule urgence est celle de vivre.

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